Bientraitance -Le quotidien méconnu – De l’inconfort au moins pire

En institution résidentielle, qu’elle soit destinée aux jeunes difficiles, aux adultes handicapés mentaux, quelques uns d’entre eux, boucémissarisés, font les frais des frustrations, des sentiments d’échec de quelques membres du personnel.

Emilie, pas loin de trente ans, agace son entourage et suscite chez ses éducateurs de la répulsion. Comme une toute petite, Emilie hurle les demandes d’attention et n’est jamais satisfaite des réponses qu’elle recoit. Elle les vomit et en réclame davantage.                      Un observateur extérieur comprendrait mal le désarroi du personnel qui ne recevra pas la moindre manifestation de gratitude d’Emilie. Elle a le don d’exaspérer, alors qu’elle n’a pas encore dit bonjour.

Elle arrive aux ateliers de jour ayant « pissé » sur elle.  «  L’emmerdeuse… » !

L’éducatrice animatrice de son atelier s’efforce d’ignorer qu’Emilie s’est souillée…               Les mimiques de l’éducatrice sont éloquantes et visibles tant par toutes les personnes qui gravitent autour de la scène. Près de 3h plus tard, l’urine sèche sur elle, elle sent, elle se sent comme si elle avait besoin d’en passer par là pour sentir la vie. Au relais avec l’équipe suivante, Emilie aura mijoté 3h dans ses odeurs et son humidité.

Personne n’est intervenu, tous semblent se décharger sur l’éducatrice qui elle-même avait hérité de cette « provocation »… comme une omerta consensuelle, tous participent à la méconnaissance, cet acte non-conscient de non-connaissance.

Les rougeurs qu’engendre la répétition de ces épisodes agressent Emilie… Elle le rendra.

 Emilie trouve la réponse à son besoin de contact. Les modalités sont insoutenables certes. Sa place dans le service, son besoin de reconnaissance trouvent réponse par cette voie.

L’éducatrice focalise de l’amertume sur cette victime de choix qui pourrait bien jubiler de cette rencontre qui la maintient dans le scénario qu’elle a activé il y a si longtemps qu’elle ne peut s’en souvenir.

Les collègues devraient avoir de bonnes raisons pour passer à côté de cette scène sans la voir.

Et si l’épisode est porté en réunion, le titre d’emmerdeuse, de pisseuse… laisse quelques sourires narquois qui coupent la réflexion. Et tous participent, sans en avoir la volonté, à l’inconfort d’Emilie et de son éducatrice. Cela va de soi, cela a toujours été comme ça, c’est comme ça le quotidien de l’éducateur, de l’institution… Une résignation qui alimente la machinerie de l’institution.

Ce qui devrait émouvoir se dilue dans une douleur partagée à tous les niveaux de l’institution, de ceux qui se sont réjouis d’avoir une « place », de l’inspection qualitative que les modalités d’évaluation ne lui permettent pas de voir.

Une convergence de mauvaises raisons qu’une certification ISO ne saurait mesurer. Un perte d’humanité, une absence de « care » qui échappent au regard du manager. Les logiques gestionnaires le mobilisent loin du quotidien de ses ouailles, personnels et « bénéficiaires ».

Te rends tu compte, ils ont oublié de compter le temps de déplacement de la salle de garde jusqu’à la chambre, où doit se réaliser l’acte technique minuté par le logiciel de gestion.

 Cette conversation s’est déroulée dans un hopital qui maitrise l’organisation du travail en demandant au personnel soignant d’encoder les actes qu’ils posent. On peut s’attendre à ce qu’un tel minutage ne laisse pas entourer l’acte du « care » dont il est établi qu’il est un ingrédient majeur du soin.

Tel service découvre que depuis des années un éducateur inflige des humiliations à des jeunes qui lui seraient moins sympathiques. Ce qui est fréquent dans les hébergements de jeunes  « atteints de troubles caractériels ». Ce n’est qu’après plusieurs années de ces sévices, au hasard d’une rencontre, un jeune lève l’omerta.

 Tant du côté des jeunes que du côté du personnel, on sait !

De plus les collègues acceptent mal ces manifestations « perverses » de l’ancien…..           On a toujours fait comme ça !

Nulle part la conduite à tenir par le collègue qui découvre ces ignominies, il n’est ni dit, encore moins écrit, comment l’équipe, l’institution gèrent ces problèmes. Le jeune éducateur ne courrait pas le risque de mettre un procédure en route. Ce n’est jamais dit ainsi… La méconaissance règne. Pire, insidieusement, on croirait bien que l’emprise de cet éducateur bénéficie à tous, confrontés à la gestion du collectif.

On le voit, les institutions peinent à installer une authentique tiercité dans l’institution. Une tiercité circulante et bienveillante qui place chacun dans une adhésion du bon usage de la « confrontation ». Ce cadeau que nous faisons au collègue en proie à des difficultés qui le conduisent à la maltraitance. Question délicate et difficile à manier dans les lieux de vie missionnés pour y accueillir des jeunes qui ont en commun de refuser ce dont ils ont besoin pour s’épanouir.

Les taches aveugles, à l’origine des méconnaissances déjà évoquées, semblent relativement bien partagées dans les services régis sous le modèle pyramidal. Il me semble que la question du traitement du personnel par les cadres est à l’origine de ce partage d’aveuglement. Comme par phénomènes de cascade, les cécités se transmettent d’un étage à l’autre des constructions institutionnelles.

Or, les cadres que je rencontre semblent capables de théoriser sur ces constats. Là, s’ouvre une deuxième question, est-ce parce que l’éducateur reproduit ce qu’il vit dans le rapport à sa hiérarchie qu’il s’accommode de ses manques d’humanité ? Cet éducateur reproduit-il ce qu’il subit ?

Toujours est-il que presque tous se résignent et prennent place dans la vie institutionnelle avec les yeux embués.

Voilà qui fait l’affaire de ce public qui trouve dans l’institution les partenaires qui lui permettent d’ « épanouir » son scénario, ce plan de vie qui le maintient à la place qui lui est « commandée ».

« Il n’ont pas accès à la question du sens » semble dire un membre de l’équipe qui s’arrête, pense et se pense au sein d’un équipe mobilisée par l’évènement, par la réaction face à l’action. Une réunion qui se laisse envahir par les vannes dites « cathartiques », sur les troubles du comportement que manifestent les « usagers »…. Le cadre de l ‘équipe éducative ne semble pas avoir la capacité contenante qui permettrait de passer de l’analyse du processus à l’analyse du contenu. Et la pensée s’éteint, s’étend sur les épisodes du quotidien, anecdotiques, préservant ainsi chacun d’un regard sur soi, d’un regard croisé susceptible de faire fleurir une pensée collective.

J’interroge l’investissement personnel des équipiers. J’invite à dire quelque chose du miroir renvoyé par le handicap mental, par les troubles psychiques. Questions enfouies que bien inconsciemment l’équipe tient à distance en s’accrochant à l’évènementiel qu’il leur faut « contrôler ». Le quotidien de cette fréquentation au handicap permet-il de « narcissiser » le personnel. L’approche quotidienne déshabillée de la question du sens permet-elle de répondre au besoins existentiels du personnel. L’estime d’eux-mêmes s’élève-t-elle dans ce consensus de mobilisation de la parole sur l’évènement. Dans cette culture institutionnelle, le croisement de regard sur l’investissement personnel, relationel de l’accompagnateur est minimal. En conséquence de quoi la possibilité de s’attarder sur le sens prive chacun d’aller à la source de ce qui peut à la fois répondre à la question existentielle de l’éducateur et augmenter un temps soit peu l’usage de la pensée par le « bénéficiaire ». Il s’est établi un accord secret entre les personnes, professionnelles et usagers, sur le non changement.

Ce constat désolant est à accueillir avec toute l’humanité et la bienveillance qu’il convient. Cette reconnaissance est le moment qui autorise un premier exercice d’une saine tiercité.

Si une thématique devait occuper les professions qui oeuvrent en institution c’est bien celle du « care ». Ces réflexions qui mènent les équipes de l’action éducative à la clinique éducative.

Luc Fouarge.

Paul Valery définit ainsi le soin : Soigner. Donner des soins, c’est aussi une politique. Cela peut être fait avec une rigueur dont la douceur est l’enveloppe essentielle. Une attention exquise à la vie que l’on veille et surveille. Une précision constante. Une sorte d’élégance dans les actes, une présence et une légèreté, une prévision et une sorte de perception très éveillée qui observe les moindres signes. C’est une sorte d’œuvre, de poème (et qui n’a jamais été écrit), que la sollicitude intelligente compose.

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Un commentaire pour Bientraitance -Le quotidien méconnu – De l’inconfort au moins pire

  1. GUILLAUME Nelly dit :

    Je suis très touchée par cet article de Luc Fouarge. Mais aussi très impuissante. Ma seule puissance résidant dans la reconnaissance de la valeur de cet écrit et de la poésie des mots de Paul Valéry, je l’utilise donc en toute humilité.
    Puissent les professionnels en être touchés aussi et user de leur pouvoir pour que ce ne soit pas lettre morte.
    Nelly GUILLAUME

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