Fabrique d’incasables

140 , « incasables », jeunes en situation complexe…

Ainsi les nomme -t-on ! 

En raison d’un arrêté qui définit les jeunes pris en compte pour bénéficier des SRJ (IMP140) en résidentiel ou en suivi ambulatoire à charge de l’ AVIQ, RW. Ils sont nombreux à être suivis par les SAJ, SPJ soit l’AAJ, de la CFWB. Une grande majorité sont inscrits en enseignement spécialisé de Type III.

« Caractériel » est le diagnostic retenu pour bénéficier d’un service résidentiel.

Ces troubles, voire cette pathologie n’ a rien de génétique, elle s’installe très tôt dans la vie relationnelle de ces jeunes, à la suite  d’accidents dans la vie familiale et scolaire.  Des troubles psychoaffectifs qui bien souvent s’installent pour longtemps, affectant la santé mentale de ces jeunes accompagnés dans le secteur du handicap. 

Handicap, troubles psychiques, troubles psychosociaux, retards scolaires, troubles du comportement… 

Jadis ces services pour beaucoup cumulaient sous une même direction l’ensemble des prises en compte spécialisées nécessaires dans la vie quotidienne, l’école, la distanciation « thérapeutique » de la famille dans une Belgique unitaire. Deux ministères, Santé publique et Education nationale subventionnaient ces services. S’y ajoutait le département Justice dans les situations de protections et de délinquances. 

Les inspecteurs du secteur du handicap et de l’Education se trouvaient devant un seul directeur pour l’ensemble des activités. En cas de bouleversement comme nous le connaissons aujourd’hui, les conduites à tenir étaient établies et partagées par une direction qui pouvait mettre très facilement autour de la table les personnes œuvrant en classe ou dans le lieu de vie. 

Aujourd’hui, directions, administration, niveaux de pouvoir différents saucissonnent ce public en souffrance des écartèlements, des écartements dont ils ont eu à souffrir. Les décideurs d’orientations différentes n’unifient pas la réflexion capable de penser la « contenance »[1] qu’il convient d’offrir à ces jeunes. Peu, voire pas de continuité de penser les réponses à ces jeunes par des métiers qui affichent de plus en plus leurs différences. L’enseignant enseigne, l’éducateur fait de l’éducation. Les regards portés sur le jeune s’opposent parfois. 

Dans cette période de pandémie, l’accès à l’école est en grande partie fermé à ces jeunes. Une bonne partie d’entre eux ont été confinés dans l’IMP. L’école ne considère pas qu’elle fait partie d’une approche globale d’un soin à apporter à ces enfants. Les adultes ne sont pas forcément formés à participer au curatif, au prendre soin. 

Voilà donc ces jeunes victimes de fractures institutionnelles. Double sanction, après celle de l’écartement familial !

Cette absence, ab-sens[2], de cohésion se manifeste par un « impossible éducatif soignant » co-construit, en symétrie avec l’incapacité de gérer ces secteurs dans la transversalité indispensable pour élaborer une clinique éducative et scolaire digne des besoins de ces jeunes.

Voilà que le système institutionnel, en rupture de concertation, soutient, voire renforce les mécanismes défentiels de ces jeunes et ainsi les spécialise dans une inadaptation au monde auquel nous les invitons. 

Le soin est politique d’abord ! … si l’organisation le pense dans les complémentarités nécessaires à son succès. Politiquement , aujourd’hui on peut, sans beaucoup se tromper, penser que la société renonce à investir dans les conditions de succès d’une bonne intégration de ces jeunes. Un rapport commandité par le comité de gestion de l’ AWIPH, publié en 2006, prônait déjà cette déclaration d’aborder ces questions dans la transversalité.

Plus tard, à la suite de ces conclusions des accord de coopérations AViQ – AAJ, créent les Jardins pour Tous, comme lieu d’activation de cette transversalité. Cela fait un an que sa structure faîtière ne s’est plus réunie à la suite de consignes des administrations dont question. 

On nous rétorquera que les réseaux de la nouvelle politique en pédopsy, sous tutelle du fédéral, s’en occupent. Mais nous avons montré que les missions sont différentes. 

La prise en considération des jeunes en situation complexe est donc reléguée, les moyens insuffisants et les quelques opérateurs des situations les plus difficiles méconnus dans la haute spécialisation que cet accompagnement exige, conduisant jeunes et professionnels à l’échec. 

Une relance de cet atelier de réflexions dans la transversalité sur cette clinique éducative spécifique, le Jardin Pour Tous Faîtier, doit pouvoir reprendre ces activités et produire des recommandations pour les politiques et administrations nombreuses qui regardent cette populations de leurs balcons en raison du fait qu’ils ont un pied dans le jardin du ministre voisin, ou d’un ministre d’un autre niveau de pouvoir. 

Les éducateurs spécialisés dans ces questions seront unanimes. Une approche qui se donne des chances répondra aux lectures systémiques des évènements, entre autre. Il convient que les regards soignants posés sur ces jeunes soient eux-mêmes nourris des regards des acteurs  de la santé mentale, de l’enseignement, de la protection de l’enfance et de la justice, du champ du handicap, de l’éducation spécialisée. A ce jour, ces points de vue sont morcelés. Cela me fit dire jadis qu’ils étaient victimes d’un saucissonnage schizophrènogène. Lisez, qu’il est question d’en faire des bombes humaines. Secouée par la covid 19, notre société ne demande à ce que nous rajoutions des causes à nos craintes. 

Je plaide pour ces jeunes, je leur souhaite de rencontrer des adultes cohérents et soutenus par leurs partenaires, de sorte que les uns et les autres puissent tenir face aux tentatives de rejets qu’initient les troubles qu’ils manifestent. J’aspire à ce qu’ils cessent d’être des patates chaudes et qu’ils puissent gonfler les rangs des acteurs de sociétés plutôt que les HP, 

les prisons, les CPAS… 

Il nous arrive de penser qu’en faire de bons utilisateurs des systèmes d’allocations est un succès.

Luc Fouarge


[1] Capacité d’accueillir et de contenir les émotions parfois suicidaires et homicidaires pour qu’elles ne se transforment pas en passage à l’acte. 

[2] Philippe Gaberan – Oser le verbe aimer en éducation spécialisée – Eres 2016

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Un commentaire pour Fabrique d’incasables

  1. Gillet dit :

    On est souvent solitaire devant ce manque de concertation globale, voire on emmerde…..tous les spécialistes qui détiennent le savoir, la vérité, leur vérité.
    Une voie raisonnable est la concertation des acteurs de terrain dans la sérénité et localement… d’abord….pour montrer l’exemple.
    La « direction » vient après…

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