Avortement. Dépénaliser et parler.

De la compassion, de la rencontre, sans jugement. De l’humanité d’abord pour elles, venues seules ou accompagnées, mais aussi pour l’équipe soignante. Que ces femmes et les soignants soient dégagés de la culpabilité qui ferait de l’IVG un acte caché, exécuté à la sauvette.

Fiction

Ses épaules l’empêchaient peu à peu de tenir sa tête droite, son visage ne prenait plus le soleil depuis longtemps. Le silence l’habitait, l’étouffait . Elle déambulait les yeux rivés sur le sol comme s’il avait le projet de l’engloutir comme ce… que l’infirmière avait emporté.

Le même silence dans lequel la stagiaire l’avait installée dans une aile de l’hôpital où elle seule occupait une chambre. Des plastics fermaient l’accès à ce couloir pour protéger le service des poussières des travaux en cours. On l’y avait conduite silencieusement pour éviter que le couloir du service ne s’empare du mal-être. Isolée, pour éviter que des rapaces de la presse ne viennent voler des photos pour vendre des larmes.

La nuit s’était installée peu après que le spécialiste lui avait fait cette injection à l’aide d’une seringue munie d’une grande aiguille pour atteindre ce bout de viande étrangère qui avait pris place dans son ventre. Une telle intervention au-delà des 18 semaines mettait tout le monde dans l’embarras. Sans doute est-ce pour cela qu’on l’avait faite venir à la nuit tombante, qu’elle fut conduite dans une salle d’examen dans la plus grande discrétion, sans même passer par les guichets de l’hospitalisation.

Après l’intervention à laquelle personne n’assista, l’infirmière stagiaire l’avait conduite dans sa chambre à l’étage des travaux, là où personne ne la croiserait. Mariem ne dit rien, ne demanda rien. Le masque du médecin avait retenu toutes expressions, il n’avait rien dit. Il s’était adressé à la stagiaire, mal à l’aise, pour lui dire que l’expulsion démarrerait dans quelques heures, qu’il allait se coucher et qu’elle l’appelle une fois le travail terminé pour faire un curetage. Mariem avait pris quelques pas d’avance quand la jeune femme en tablier blanc la rattrapa. Elle aurait voulu dire quelque chose. Elle ne le put.

Une fois la barrière de plastic franchie, elles étaient dans le noir. Le courant avait été coupé dans le couloir. C’est presque à tâtons que l’infirmière put ouvrir la porte de la chambre de deux lits dans laquelle il n’en restait qu’un. Seule la lumière de la salle d’eau éclairait un peu la chambre. Les tentures enlevées laissaient percevoir un léger reflet lumineux dans les vitres.

La jeune femme en blanc, effrayée, ne put rien dire. Mariem s’est allongé, tournée vers la nuit, tournant le dos à la stagiaire qui, fébrile, quitta la chambre en disant qu’elle repasserait pour vérifier si celle-ci n’avait besoin de rien. Dans cette pénombre, Mariem ne put ni s’endormir, ni penser à ce qui venait de se passe, elle oubliait déjà. Au loin, les lumières clignotantes d’un avion… sans bruit, invitent au voyage. Puis, plus rien, personne. Pas un rêve, pas un songe. Un vide sidéral, comme un bouclier, la protège.La jeune stagiaire revint, maladroitement, lui proposer de l’eau. Le silence la fit fuir, discrètement, sans un bruit. Franchissant la porte, elle invite Mariem à appuyer sur le bouton d’appel, dès que le besoin s’en fait sentir.

Une douleur dans le dos, puis dans l’abdomen font réagir Mariem. Elle se redresse, se met en position assise, les jambes pliées. Instinctivement, regardant l’écran noir de la fenêtre, ses mains repoussent un peu plus loin ce qui sort de son corps. Mariem s’essuie une main sur le drap et appuie sur le bouton d’appel.La jeune femme arrive vite, comme si elle attendait derrière la porte et découvre la chose sur le lit. Instruite par le médecin, elle pince le cordon, le coupe avec une mimique de douleur. Elle dépose l’objet mort dans le haricot préparé sur la table de nuit, elle l’emporte, sans mot dire, sans espoir de croiser les yeux de cette femme dont le regard reste figé sur l’écran noir. Elle ne saura jamais ce que Marien y projette.

Quittant la chambre, tremblotante, elle dit qu’elle téléphone de suite au médecin et qu’elle revient ensuite pour la conduire dans la salle d’intervention.

Dans les trois quarts d’heure, il rentre dans la salle cachant mal ce réveil brutal, il cherche un peu à croiser le regard de Mariem sans y parvenir. Il se limite à dire qu’il va maintenant procéder au curetage et qu’elle pourra ensuite retourner dans sa chambre, se reposer.

Rien d’autre ne s’échange, pas même une interrogation sur l’inconfort, la douleur qui semble bien absente dans cette rencontre qui ne se fait pas. Comme si elle n’avait jamais existé.L’infirmière en quittant la chambre annonce qu’elle viendra à la demande du Docteur pour vérifier que tout va bien. A chaque visite le silence devient un peu plus léger. Le sommeil s’est parfois emparé de Mariem.

Vers 6:30, une femme en blouse bleue, un plateau déjeuner dans les mains, rentre dans la chambre encore dans la pénombre, elle est vide. L.F.

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